Le rugby français est encore sous le choc depuis la mort tragique de Nicolas Chauvin mercredi. Le jeune joueur du Stade Français avait 18 ans et il est décédé à la suite d’un plaquage reçu en plein match. C’est le troisième jeune rugbyman mort dans ces circonstances en France cette année. Jean Chazal, neurochirurgien à Clermont-Ferrand, et spécialiste en traumatologie avait tiré la sonnette d’alarme il y a un an, ce qui lui avait valu d’être écarté du Comité médical de la Fédération. Pour lui cela ne fait aucun doute, le rugby, qui est devenu un sport d’affrontement, a tué ces jeunes. Il appelle à une prise de conscience de tous les acteurs de ce sport.

RFI: Jean Chazal, trois morts au rugby, trois jeunes. Tous les trois sont morts à la suite de plaquages au cours d’un match de rugby en France. Peut-on dire que le rugby les a tués ?

Jean Chazal: (sans hésiter) Oui, hélas. Il y a un peu plus d’un an on m’avait collé l’étiquette d’un lanceur d’alerte et j’avais dit à l’époque : « un jour, il y aura un mort sur le terrain ». En sept mois, il y en a eu trois. Pour les deux premiers (Adrien Descrulhes et Louis Fajfrowski, Ndlr), on a essayé d’atténuer un peu la douleur en mettant un petit peu la poussière sous le tapis en disant que c’est accidentel, que rien n’est prouvé. Mais aujourd’hui, quand on met les dossiers sur la table, sans langue de bois, on peut dire que le rugby les a tués.

« Des chocs qu’on voyait autrefois en traumatologie de la route »

Tous ont été touchés à la suite de plaquage. On parle du plaquage haut…

Il y le plaquage haut, on en parle beaucoup, mais il faut parler du plaquage en général et des gabarits. Aujourd’hui, le rugby a changé d’esprit. Initialement, le rugby est un sport d’évitement. Pour imager, le porteur du ballon doit chercher la porte ouverte dans la défense adverse et passer le plus vite possible dans cette porte. Aujourd’hui, compte tenu de l’augmentation des gabarits et de la puissance des muscles, ils ne se posent plus de questions, ils ne cherchent plus la porte ouverte, ils enfoncent la cloison. Les joueurs ont pris 15 à 20 kg ces 20 dernières années, et cette puissance, le cerveau, la boîte crânienne par exemple n’est pas faite pour supporter ça. Le cœur, non plus, les viscères également, en tout cas pour les plus fragiles.

D’où cette série de décès…

Pour le jeune Descrulhes, il a fait une hémorragie intracrânienne. Il y a eu un choc direct, une fracture qui a déchiré un vaisseau à la surface du cerveau, il s’est produit un hématome. Pour le joueur d’Aurillac (Louis Fajfrowski), il y a eu un choc direct vers le cœur. Le cœur n’a pas supporté cette onde de choc. Pour le jeune Chauvin, l’onde de choc est passée par cette zone charnière qui est la deuxième vertèbre cervicale.

Ce sont des chocs qu’on voyait autrefois en traumatologie de la route quand on roulait trop vite et qu’il n’y avait pas d’air-bag ou de protection. Il y a des années qu’on ne voit plus de ce type d’accident. C’est terrible de le voir dans un sport qui est normalement un sport d’évitement. On l’a oublié parce que les gabarits ont augmenté, le professionnalisme, et probablement les suppléments nutritionnels, ce n’est peut-être pas le débat, mais il y a une question à se poser. Cette prise de masse musculaire… On a mis un moteur de Formule 1 sur un châssis de voiture de série. Le châssis ne le supporte plus puisque le joueur se blesse et blesse beaucoup plus souvent son adversaire.

Brett Gosper, le directeur général de World Rugby, la Fédération internationale, a déclaré après la mort de Nicholas Chauvin : « le rugby est plus “secure” maintenant. Il était plus dangereux, il y a quelques années. » Cela vous choque ?

Oui, cela me choque, mais finalement, cela ne m’étonne pas. Il parle d’un temps ancien, il y a plus de 20 ans. Il y avait des chocs, il y avait des blessures, des morts, mais pas tant que ça finalement.  Mais les gabarits étaient beaucoup moins importants et les chocs beaucoup moins violents. Par exemple, un demi d’ouverture, qui est le plus exposé, il recevait sur le dos des chocs de joueurs du même gabarit que lui, 80-85 kilos. Aujourd’hui, un demi d’ouverture pèse 80-90 kilos et reçoit au moment du plaquage des gabarits de 115-120 kilos avec une énergie considérable. C’est ça le danger et c’est là que le directeur général Gosper a tort. Il ne peut pas contester que le rugby est devenu un sport d’affrontement. Les All Blacks (l’équipe de rugby de Nouvelle-Zélande) sont en train de rectifier le tir. Leurs trois quarts ne pèsent qu’entre 90 et 95 kg. Ils courent très vite et privilégient la dextérité et les passes alors qu’en France, on en est encore à l’affrontement. Il faut revenir aux bases.

La ministre des Sports Roxana Maracineanu a réagi jeudi et a demandé à la Fédération française « de se poser des questions ». Que faut-il faire selon vous ?

Ce n’est pas possible d’aller mourir sur un terrain de jeu. Il faut réunir tout le monde, les dirigeants, les entraîneurs, les préparateurs physiques, les joueurs, le ministère de la Santé, des Sports, les universitaires, etc. Tout mettre sur la table et ne pas se comporter en Latin. Les Latins ont toujours tendance à mettre la poussière sous le tapis. Il faut être clair et sans langue de bois expliquer ce qui s’est passé y compris aux parents qui mettent leurs enfants dans les écoles de rugby. Il y a des mesures, mais il y a quand même des morts. Il y a des blessés tous les week-ends. A partir du moment où il y aura une prise de conscience, ça ira.

Categories: UNE, Une Rugby, RUGBY

Comments are closed.

  • Abonnez-vous à ce blog par e-mail.

    Saisissez votre adresse e-mail pour vous abonner à ce blog et recevoir une notification de chaque nouvel article par email.