POLITIQUE SPORTIVE : Focus sur une réforme vieille aujourd’hui de 50 ans

En septembre 1969, Lamine Diack, à l’époque ministre des Sports, avait initié une réforme pour restructurer les clubs et leur donner une assise populaire. L’objectif était d’entrevoir un horizon meilleur pour le football qui se débattait dans un amateurisme archaïque. D’autant qu’il fallait capitaliser les énormes potentialités du football sénégalais qui venait de participer brillamment et successivement à deux Coupes d’Afrique des Nations (Can 1965 à Tunis et 1968 à Asmara). Mais on a comme l’impression que les espoirs portés sur cette réforme n’ont pas été à la hauteur des attentes d’un football performant.

Dans l’esprit de Lamine Diack, père de la réforme du football survenue au Sénégal en 1969, un grand club, c’est avant tout une assise populaire qui ne doit pas seulement reposer sur les épaules d’un milliardaire qui arrive pour donner de l’argent. C’est aussi un environnement qui participe à la vie quotidienne du club. Lamine Diack l’avait déploré lors d’une conférence de presse. « Si on ne peut pas jouer un championnat rentable, intéressons-nous à notre Zone 2, à l’Afrique de l’Ouest », avait-il déclaré. Il est « convaincu que le sport ne peut pas se développer si les moyens dégagés ne couvrent pas ses besoins ». Dans sa vision d’une politique sportive, les moyens doivent venir d’abord de l’Etat, ensuite on pensera au sponsoring. Ainsi, devant la dispersion des forces, Lamine Diack avait fait adopter, alors qu’il était ministre des Sports sous Léopold Sédar Senghor, la loi qui institue le regroupement des clubs pour en faire des entités fortes, capables de tenir tête aux grands du continent africain. Mais 50 ans après, c’est toujours la traversée du désert. Nos clubs peinent à percer en coupe de la Confédération africaine de football (Caf) ou en Ligue africaine des champions. En somme, les changements intervenus en 1969, dans le cadre de cette réforme, sont jugés insuffisants. « Les espoirs portés sur cette réforme ont été en-deçà des espérances », soutient l’ancien international, Babacar Louis Camara. Cette ancienne gloire du Jaraaf de Dakar des années 1970 se souvient ainsi « de rencontres passionnées et passionnantes entre les clubs qui venaient de naître par la fusion de différentes associations sportives ». C’est cette intégration qui est à la base de la naissance du Jaraaf de Dakar, le 20 septembre 1969, un club né de la fusion des Espoirs de Dakar et du Foyer France-Sénégal. « Les rencontres de football étaient partout au Sénégal des moments de liesse populaire. Le mythique stade Demba Diop se remplissait le matin lors des rencontres importantes entre le Jaraaf, la Ja, la Linguère, Gorée et les autres équipes », se remémore M. Camara. Et ce cachet populaire s’est poursuivi, selon lui, jusque vers les années 1986. « Ensuite, il fallait redynamiser le mouvement en l’adaptant à son contexte africain et mondial », estime l’ancien international.

Avoir des clubs viables

Des propos que semblent confirmer Santi Sène Hagne, ancien secrétaire général du Comité national olympique et sportif sénégalais (Cnoss) et président de la Fédération Handisport. « L’une des idées fortes de la réforme, c’était que le football sénégalais commence à reprendre le flambeau au niveau africain et qu’il fallait des clubs viables. » Malheureusement, estime le journaliste sportif Mamadou Koumé, « nos clubs ne représentent pas grand-chose au plan continental. Ils n’ont pas le niveau africain. Le Sénégal a joué une seule finale de compétitions de clubs sur les 113 organisées par la Confédération africaine de football », soulignait-il lors de la célébration du cinquantenaire du Dial Diop Sporting de Dakar, il y a deux semaines. Il a ajouté que le retard des clubs sénégalais est lié à leur mauvaise conception. « Le club sénégalais, dans sa situation actuelle, ne peut pas fonctionner. Seules trois équipes ont leurs propres installations. Notre football continuera à faire du surplace. Les clubs nés après la réforme de Lamine Diack sont toujours en retard. Le Jaraaf fonctionne grâce à un mécène. L’Union sportive de Gorée est toujours en difficulté », a expliqué M. Koumé. Un constat que corrobore Louis Camara selon qui des bonnes volontés font du mécénat pour permettre aux clubs de survivre difficilement. « C’est le cas du Jaraaf avec le président Cheikh Seck », informe-t-il.
Pourtant, de l’avis de cet ancien international, cette réforme devait être, à moyen terme, « une transition dynamique » pour sortir le football sénégalais d’une « léthargie viscérale depuis fort longtemps ». Elle avait pour objectif « l’émergence de clubs sénégalais forts, adossés à un important portefeuille d’adhérents et de supporters sentimentalement attachés aux clubs ». Malheureusement, déplore-t-il, cette réforme a « produit des clubs sans âme, sans assise populaire, dépourvus de moyens financiers et d’infrastructures sportives ».

Une réforme non accompagnée

Pour Santi Sène Hagne qui ne doute point du caractère opportun de cette réforme, cette dernière « n’a pas été accompagnée ». C’est aussi le sentiment de Louis Camara. « Il me semble que la réforme Lamine Diack, dans le contexte de 1969, était opportune, mais elle devait être une transition pour d’autres mesures plus hardies », insiste-t-il, soulignant qu’il n’est « pas question de faire l’apologie du caractère informel du football sénégalais ». « Nous n’avons pas su faire, par la réflexion, le saut qualitatif pour atteindre l’objectif final de la réforme qui n’était autre que l’émergence de clubs sénégalais forts pour son rayonnement en Afrique », analyse-t-il.
De l’avis de M. Camara, tous les clubs sénégalais ne le sont que de nom. Ils sont confrontés au manque de moyens. Les adhérents ne sont pas non plus nombreux. Ainsi, la plupart d’entre eux sont sans assise populaire réelle, excepté quelques rares clubs. « Les clubs traditionnels, perçus comme grands clubs (Jaraaf, Gorée, Ja, Linguère…), rattrapés par le souvenir des époques révolues, sont aujourd’hui dépassés dans l’organisation et le management par Génération Foot, Diambars et bien d’autres », fait remarquer l’ancien international Louis Camara.

Cheikh Fantamady KEITA

La réforme de 1969 n’a pas concerné les infrastructures

Evoquant les insuffisances de la réforme de 1969, l’ancien secrétaire général du Cnoss, Santi Sène Hagne, fait remarquer que cette dernière n’a pas concerné les infrastructures. « Les infrastructures de l’époque de Lamine Diack sont quasiment les mêmes aujourd’hui. On n’a pas attaqué les textes qui doivent fonder le sport majeur. Nous sommes toujours sur le sport amateur. Maintenant, le football doit nourrir son homme, doit surtout générer des ressources pour son propre développement. On est toujours dans le domaine de l’aide de l’Etat. On aurait pu croire que le club fort, c’est le club qui a les meilleurs joueurs », regrette-t-il. Il souligne également que la réforme n’avait pas engagé les clubs à se structurer de telle manière qu’on puisse avoir une formation des petites catégories. « Il est heureux cependant qu’il y ait eu une réflexion globale sur le sport depuis 2010 sur les infrastructures de qualité, la refonte des textes, la formation des cadres de haut niveau, les financements innovants », s’est-il réjoui, signalant que cette réflexion a été faite par des acteurs majeurs du sport sénégalais et portée à la Primature quand Mme Aminata Touré était chef du gouvernement.
Toutefois, a-t-il poursuivi, « la mise en œuvre tarde toujours ». « Les textes ont été conçus par des Sénégalais de haut rang. La réflexion a poussé le mouvement sportif dans son ensemble à dire qu’il faut créer la Fondation du Sport pour un financement innovant. Malheureusement, depuis lors, ça n’a pas bougé. De ce point de vue, la réforme a échoué », assène Santi Sène Hagne.

FINANCEMENT DU FOOTBALL : La création d’un fonds de promotion suggérée

Pour faire face aux manquements de cette réforme qui n’a pas répondu aux attentes, le journaliste sportif Mamadou Koumé propose de larges concertations pour « corriger les imperfections entourant le football local ». Cela passe, selon lui, par « un appui considérable des autorités étatiques pour la mise en place d’un nouveau type de club avec un modèle économique viable ». D’où l’option pour lui d’explorer les niches de financements comme la création d’un fonds de promotion du football. La mise en place des conditions permettant d’impulser le sponsoring est aussi suggérée.
C’est également le sentiment de Babacar Louis Camara, qui estime que « la réflexion doit se poursuivre, d’autant plus que « nous venons de constater les difficultés que traversent la Ligue professionnelle, émanation des clubs du Sénégal qui, par ricochet, subissent lourdement le malaise du football sénégalais ». Mais que faut-il changer ? Il faut réfléchir avec l’Etat sur les moyens financiers à mettre à la disposition du football. D’ailleurs, il dit ne pas comprendre « la désaffectation » du stade Assane Diouf au profit d’un projet immobilier, alors que Dakar n’a plus d’infrastructure sportive. « C’est une incongruité incompréhensible », s’indigne-t-il. Poursuivant, il conseille de « bannir un certain ostracisme, d’être à l’écoute des autres, car comme pour paraphraser la Rochefoucault, « il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent ».
Quant à Me Seydou Diagne, président de la Commission juridique du Cnoss, il met l’accent sur l’obsolescence des textes régissant le sport sénégalais. A son avis, les règles contenues dans la loi de 1984 relatives au fonctionnement du sport au Sénégal ne sont plus en vigueur dans les pays occidentaux. C’est pourquoi il appelle à leur adaptation.

C. F. KEITA

YATMA DIOP, ANCIEN INTERNATIONAL : «La réforme n’a pas duré 50 ans»

« La réforme Lamine Diack n’a pas duré 50 ans, ce sont les clubs qui sont nés de la réforme qui ont 50 ans », a clarifié l’ancien international Yatma Diop. Selon lui, cette réforme s’est arrêtée bien avant, c’est-à-dire au milieu des années 1980, lorsqu’on a tenu les états généraux du football après la déroute à Caire 86. Même Daouda Faye, à l’époque du Comité directeur provisoire Cdp, avait proposé une réforme, mais c’était presque avec le format Eugène Njo Léa. Ce Camerounais était venu au Sénégal pour proposer une réforme. Mais cette dernière ne parlait pas du regroupement comme Lamine Diack. Mais plutôt du financement, de sociétés d’Etat. « En fait, il prônait une sorte de football non amateur », se rappelle M. Diop. Mais pour lui, l’Etat avait accepté une autre réforme, celle de Youssoupha Ndiaye, alors ministre d’Etat en charge du Sport au début des années 2000. « Il a créé une commission qui a travaillé sur le projet et un document a été produit. Il y a eu des divergences qui ont fait que ce projet a aussi capoté. Donc, on ne parle plus de réforme Lamine Diack », relate Yatma Diop selon qui on ne peut pas évaluer aujourd’hui cette réforme parce qu’elle a été suivie par les états généraux du football après la déroute à Caire 86. « Les états généraux avaient fait l’évaluation de tout le football du Sénégal. Donc pourquoi continue-t-on à parler de réforme Lamine Diack ? Je crois qu’il était mieux de dire qu’on voulait faire ça, mais que ça n’a pas marché », déplore-t-il.

C. F. KEITAPartager

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