Mbaye Diouf Dia était l’invité de la rédaction de Record et celle du site IGFM. À bâtons rompus avec les journalistes des deux supports du Groupe Futurs Médias, le président de Mbour Petite Côte, ex-responsable du football des jeunes à la Fédération sénégalaise de football (FSF) a évoqué l’événement majeur de la discipline cette année : le Mondial en Russie. Pour Mbaye Diouf Dia, c’est «un échec patent» au vu des moyens consentis par l’Etat du Sénégal et de la qualité du groupe de joueurs dans l’équipe.

 

« La Fédération doit reconnaître qu’elle a échoué au Mondial»

Le Sénégal est revenu du Mondial 2018 avec une grosse déception alors que la qualification nous tendait les bras. En tant qu’acteur du football, comment avez-vous vécu cela ?

Avec beaucoup de regret et de douleur vu tout ce qui s’est passé. Il y avait de la place pour passer. Quand on va dans une grande compétition comme le Mondial, il faut avoir des compétiteurs. Souvent ce les compétiteurs qui passent, à l’image de Didier Deschamps que personne n’attendait. Je crois qu’de la place pour passer. Maintenant, il faut reconnaître que c’est un échec parce que quand vous demandez 7 milliards et qu’on vous en donne 8, je crois que toutes les conditions étaient réunies pour au moins passer le premier tour. Si les fédéraux, l’entraîneur, les supporters reconnaissent tous qu’il y avait de la place pour passer, je pense que cette élimination doit être objectivement analysée. Je crois que l’opinion est assez édifiée. Tout le monde misait sur une qualification en quarts de finale ou en demi-finale, on s’arrête au 1er tour en ayant une victoire d’entrée alors que dans ces genres de compétition, quand on gagne le premier match, on a 70% de passer. On vous élimine au 1er tour et vous dites qu’on a fait une participation honorable. C’est vrai que sur le plan du jeu, l’équipe s’est assez bien comportée, mais au bout des résultats, il faut reconnaître que c’est un échec. Nous avons un bon encadrement technique, nous avons de bons joueurs, on s’est fait éliminer au 1er tour, il faut qu’ils reconnaissent qu’ils ont échoué.

« L’équipe a été déstabilisée en Russie »

 Si vous y étiez, qu’est-ce que vous changeriez concrètement pour qu’on puisse passer ce cap ?

Quand vous avez tout ce qu’il faut pour réussir, il faut vraiment aller au bout de la compétition. Malheureusement, ils ont déstabilisé l’équipe. Et ce qui a déstabilisé l’équipe, c’est d’abord le brassard. Je suis au fait de tout ce qui se passe dans cette équipe. Comment on peut avoir un capitaine qui a fait toutes les compétitions et à la veille du match, tu lui retires le brassard. Même en conférence de presse d’avant-match, c’est lui (Cheikhou Kouyaté) qui était présent avec l’entraîneur. Dans la soirée (la veille du match), il s’est passé beaucoup de choses… Je me demande pourquoi ils ont changé de capitaine. Et cela a déstabilisé tout le monde. Tout ce qui a été dit sur le brassard, c’est exactement ça. Par ailleurs, si dans une compétition aussi importante que la Coupe du monde, vous mettez un joueur par chambre, il ne dormira pas. Donc, l’équipe a été déstabilisée une fois arrivée en Russie alors que nous avions tout ce qu’il faut pour réussir. Cette équipe de la Croatie qui est arrivée jusqu’en finale, tout le monde a vu le match qu’on a livré contre elle (défaite 2-1 des Lions). Ce qui veut dire que si on s’était bien organisé, on pouvait beaucoup mieux faire. Mais on gagne un match, on s’attend à une hyper concentration (des joueurs) pour le second match. Mais on organise une fête. Deschamps, lui, a dit à ses joueurs : «vous gagnez les trois matches, vos familles viennent vous voir pour une journée et repartir». Le haut niveau, ce sont ces petits détails qu’il faut savoir gérer. Donc, sur ce plan-là, c’est l’encadrement technique et l’accompagnement fédéral qui ont failli.

« La Fédération doit continuer »

Selon vous, après cet échec, l’équipe fédérale doit-elle partir ou rester ?

Vous étiez en Russie, vous avez écrit beaucoup de choses sur l’équipe que certains ont essayé de démentir alors que c’est ça qui s’est réellement passé dans la Tanière. Aujourd’hui, cette équipe regorge de joueurs que moi-même j’ai eu le privilège, avec le président Diagna Ndiaye, d’avoir accueilli leurs premiers pas en sélection de jeunes alors qu’on ne participait même plus aux compétitions de jeunes. On a monté une équipe avec les Gana Guèye, Pape Ndiaye Souaré, Sadio Mané, Moussa Konaté et Cheikhou Kouyaté. Ce sont ces mêmes joueurs qui ont fait les Jeux Olympiques de 2012 avec Karim Séga Diouf et Aliou Cissé. L’état d’esprit de cette équipe était excellent. Mais aujourd’hui tel n’est pas le cas au vu de ce tout ce qui s’est passé à la Coupe du monde. Vous changez de capitaine, vous mettez un joueur par chambre, des clans par-ci et par-là, les joueurs même en ont parlé. Aujourd’hui, on ne peut pas dire à la Fédération de dégager parce qu’ils sont élus, et je dirais même élus entre guillemets parce que tout le monde sait ce qui s’est passé. Aujourd’hui dans cette équipe, je peux revendiquer le droit d’avoir formé 90% de ces jeunes-là. Et ça c’est une réalité. Quand ils viennent à Dakar, la moitié est chez moi. Je suis au courant de tout ce qu’ils font. Donc, on est embarqué dans cette équipe-là. Maintenant, il ne faut pas déstabiliser cette fédération, il faut la laisser continuer. Mais moi je suis convaincu que si on continue comme ça, on ira droit au mur. Je l’avais dit parce qu’il faut alerter à temps. Pour gagner un trophée même au niveau national, il faut des compétiteurs. Le football a des exigences. En compétition, c’est des compétiteurs qui y vont.

« Dire à Aliou Cissé d’atteindre la finale est un jeu de mot »

La Fédération a dit qu’elle compte poursuivre l’aventure avec Aliou Cissé et lui fixe comme objectif minimal la finale. Est-ce que ce n’est pas une pression supplémentaire sur le sélectionneur ?

Ils n’ont pas dit arriver en finale. Ils ont bien dit aller gagner la Coupe au Cameroun. L’entraîneur a le couteau sous la gorge. Vous avez presque cinq équipes qui étaient en Coupe du monde. Au-delà de ces cinq équipes, il y a le Ghana, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, l’Afrique du Sud, la RD Congo. Vous avez d’autres équipes qui ont le même standing que nous. Si elles sont mieux organisées que nous, comment on peut gagner cette coupe. Je suis convaincu que si on maintient cette fédération avec les mêmes dispositifs, ce sera toujours la même chose. Ce qui nous a tous révoltés. Parce que quand on les moyens d’aller au bout, il faut dire au début que je veux atteindre tel objectif. Cela n’a pas été fait, donc il faut en tirer toutes les conséquences. Dire à l’entraîneur d’atteindre la finale, c’est un jeu de mot, c’est mettre la pression sur l’entraîneur. Vous revenez d’une compétition, vous présentez un bilan comme quoi vous avez dépense 3,6 milliards avec une élimination au 1er tour, ils vous en restent 4. Vous reconduisez l’entraîneur, vous félicitez le Directeur technique national, tout le monde se félicite avec une mention honorable, cela n’existe qu’au Sénégal.a

Au niveau du staff, on a vu le coach adjoint Régis Bogaert sur les gradins durant les trois matches. Qu’est-ce que vous pensez de ces changements intervenus au Mondial ?

C’est dans la continuité de ce que j’ai dit tout à l’heure. On a déstabilisé l’équipe. Vous ne verrez jamais une équipe organisée où le premier adjoint de l’entraîneur est dans les tribunes. Cela n’existe nulle part. Vous vous qualifiez à une Coupe du monde, vous ne jouez pas à domicile, vous prenez quelqu’un comme Omar Daf qui n’est jamais présent au Sénégal, vous le mettez adjoint direct à la place de Bogaert, vous prenez un superviseur d’images, vous le mettez à côté de Aliou (Cissé), ça ne peut pas marcher comme ça. L’entraîneur et son adjoint sont tellement complices que Régis Bogart devait être sur le banc. Même si les autres devaient être sur le banc. Moi, j’ai vécu avec ces gens deux à trois mois. Régis est un homme d’une dimension exceptionnelle, malgré le fait qu’il n’a jamais été entraîneur d’une équipe. Comme Aliou Cissé, aucun des deux n’a jamais entraîné une équipe. Mais Régis à l’avantage d’avoir une expérience qui lui permet de dire les mots justes à Aliou Cissé, surtout au niveau de la préparation. Aliou est un bon coach, il faut le reconnaître, mais il a besoin d’être accompagné. Vous avez vu récemment ce qui s’est passé au Milan AC. Leonardo est allé prendre Maldini (Paolo) pour l’épauler. Au Cameroun, quand ils ont pris Seedorf (Clarence), ce dernier a fait appel à Kluivert (Patrick). Parce que le joueur et l’entraîneur ont besoin de quelqu’un de très haut niveau à leurs côtés. J’ai fait les Jeux Olympiques avec eux, mais Régis a été un pion essentiel pour Aliou. Et je suis sûr que même si Aliou est d’accord sur ce choix, c’est un problème administratif qui s’est posé à niveau-là.

« Me Senghor ne peut pas être président de la Fédération et de la commission juridique »

Le volet marketing parlons-en. Plusieurs observateurs pensent également que c’est le maillon faible de l’actuelle équipe fédérale.

On a une Fédération où le président est en même le président de la Commission juridique. S’il y a un litige entre Mbour Petite Côte et l’US Gorée, c’est le président de l’US Gorée qui va juger. Cela n’existe nulle part. Augustin (Senghor) ne peut pas être président de la Commission juridique et président de la Fédération et président de l’US Gorée. Saër Seck est président de Diambars, président de la Ligue professionnelle et président de la Commission marketing. Ils sont tout le temps avec l’équipe. Durant le Mondial, personne n’était là pour régler le problème des maillots. Vous avez dernièrement vu l’équipe nationale U20 jouer avec des maillots Puma qui datent de 5 ans. Vous avez une fédération qui a une équipe placée 1ère en Afrique et qui n’a ni département marketing ni département de communication. Abdoulaye (Sow) est président de la Commission communication, en même temps adjoint de Cheikh Seck à la Commission des compétitions internationales. En quelque sorte, ce sont les trois qui se retrouvent au moment de prendre des décisions sur n’importe quel domaine. La société de Louis Lamotte, le Compagnie sucrière sénégalaise voulait aider la Fédération, mais il n’y avait aucun répondant pour ce volet marketing. Il n’y avait pas un seul maillot à vendre au Sénégal. Alors que si vous prenez 500 000 maillots à raison de 5000 francs par maillot, vous avez plus de 2 milliards. C’est ça qui impacte sur le football. Les opportunités que pouvait nous donner la Coupe du monde n’ont pas été exploitées à bon escient. Vous ne verrez jamais dans un autre pays le président de la Fédération en même temps président de la commission juridique et président d’un club. Le président de Diambars, qui est président de la Commission marketing. Le marketing c’est un métier. La communication, c’est un métier. Il faut des cabinets d’experts avérés pour gérer ça.

« El Hadji Diouf est un héro qui n’est pas porté comme il se doit »

Vous considérez donc que la gestion du volet marketing de la Coupe du monde est également un échec ?

Écoutez, nous avions l’opportunité d’avoir 4 à 5 milliards sur la vente des maillots. Vous avez vu ce qui s’est passé à Dakar, les maillots de pacotille se vendaient à 30 000. En 2002, j’étais chef de brigade au Port. Mbaye Ndoye nous a envoyé une lettre pour dire à la Douane de les aider pour qu’aucun maillot contrefait ne soit vendu à Dakar. Il y avait une Brigade spéciale pour veiller à ce qu’aucun maillot venant de la Chine ou de l’Inde ne soit déposé. Vous voyez des maillots de 2ème choix vendu à 25 000 francs. Si vous en vendez 1 million, vous avez 2,5 milliards. Cette somme peut porter le championnat pendant deux ou trois ans. Malheureusement, il n’y a personne qui s’en occupe. Il y a des méthodes organisationnelles qu’il faut régler si on veut avancer. Tant qu’on ne les règle pas, nous ne nous en sortirons pas. Même dans l’équipe A, vous avez les Ablaye Sarr, Amara Traoré, Doyen Yatma Diop, ces gens-là peuvent impacter sur l’organisation parce que c’est des professionnelles qui ont vécu le haut niveau. Toutes les équipes que vous avez vues à la Coupe du monde, il y a au moins 5 ou 6 anciens joueurs qui tournent autour de l’équipe. El Hadji Diouf, quoi qu’on puisse dire, il n’y a qu’au Sénégal où les héros ne sont pas portés comme ils se doivent. Et l’opinion le sait parce que quand on a été double Ballon d’Or… On ne peut pas parler de football au Sénégal sans y associer les El Hadji, Fadiga et d’autres qui ont fait ce football. El Hadji Malick Sy (ancien président de la FSF) qui a amené l’équipe à la Coupe du monde en 2002, jusqu’à présent personne ne l’a saisi pour lui demander son avis. Ça ne peut pas continuer, il faut qu’on respecte ce football, cette équipe appartient au peuple, ça ne doit pas tourner autour de 4 à 5 personnes. Il y a des gens qui sont très bons. Malheureusement, on a deux Comités exécutifs : un Comité exécutif composé de 5 personnes et un autre composé des autres membres. Il faut que dans les départements où l’argent doit circuler, on ait exclusivement des hommes de ces métiers-là.

Parlant de la Coupe du monde, vous êtes président de club, qu’est-ce que vous attendez comme retombées surtout que les clubs vivent d’énormes difficultés parce qu’il y a des retombées financières.

J’ai été saisi par plusieurs présidents de club. Mais je leur ai dit de poser le débat. Avant d’y aller, il fallait convoquer une assemblée générale. J’avais mis un schéma où les 2,5 milliards couvraient les clubs. 50 millions de francs pour la Ligue 1. Pour les 14 clubs, ça vous fait moins de 500 millions. 30 millions pour les 14 clubs de Ligue 2 ; 20 millions pour les 24 clubs de National 1, 10 millions pour les clubs de National 2, et 5 millions les autres (clubs régionaux). C’était la première mesure à prendre. L’État s’occupe de l’équipe nationale A. Tous les frais sont à sa charge. La Fédération s’occupe du football. Avec 2 milliards, on peut avoir 10 terrains synthétiques. Les 4 ou 5 milliards qui restent vous les mettez sur autre chose. Mais vous ne pouvez pas dépenser 3 milliards, vous faire éliminer au 1er tour et vouloir avec les 4 milliards qui restent acheter un terrain pour construire un centre à Diamniadio.

iGFM 

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